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 La nuit du 17 avril 1984

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MessageSujet: La nuit du 17 avril 1984   Mar 27 Jan - 17:48

La nuit du 17 avril 1984.
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Je m’appelle Julius Erlichmann, je suis né à Weimar en Allemagne mais je suis devenu citoyen américain depuis trente ans. Les années ont passé, mais je me souviendrai toute ma vie de cette nuit de printemps, si incroyable que j’ai cessé d’en parler, par prudence, ou par crainte du ridicule. J'étais chef d’orchestre et responsable du Modern Orchestra de New York, regroupant quatre-vingt-seize musiciens, instrumentistes, solistes et choristes, qui jouaient beaucoup pour le cinéma et la télévision. Nous recevions des subventions du Gouvernement Fédéral et de l’O.N.U. pour le développement de la culture musicale dans le monde. Outre des concerts réguliers, nous organisions chaque année une vaste tournée dans des Etats où les concerts étaient rares, le Montana et le Wyoming. Nous étions équipés pour nous produire en plein air et projeter des films musicaux grâce à deux puissants groupes électrogènes .. Manifestement son public et lui étaient résolument classiques et ne devaient que se consacrer à Bach, Haendel et Haydn sans oublier le divin Mozart. Avec des rythmes américains endiablés, ils allaient être chamboulés dans leurs habitudes ! L’Office de tourisme de Hambourg me donna par téléphone des renseignements utiles, à savoir que le château de Pressmuttz-Glider avait effectivement été construit en Basse-Saxe et que le gouvernement de l’Allemagne de l’est avait prévu de restaurer complètement ce merveilleux bâtiment de quatre étages qui contenait un théâtre de six cents places. Ils avaient l’intention d’en faire un musée, mais les incroyables difficultés d’accès avaient fait avorter le projet. Le château n’était pas relié à une centrale électrique. Il fallait donc emporter les groupes électrogènes pour disposer de l'électricité nécessaire à notre prestation complexe.
Rassuré sur l’existence de ce palais, quoique dubitatif sur le fait qu'on me l'avait décrit comme quasiment inaccessible, j'ai répondu à ce chef d’orchestre que la date du 17 avril qu’il me proposait me convenait parfaitement. Etait-ce un lapsus calamiteux ou un trait d‘humour, il avait écrit "le 17 avril 1784" !!! Il me répondit que le château était très exactement à 120 km au sud de Leipzig et que nous verrions des panneaux en arrivant près du but.
L’armée américaine mit à notre disposition un avion cargo pour transporter notre matériel, plus un Boeing pour transporter les 96 membres de la formation et, de bon matin, nous avons atteri à Grauhoff, en Allemagne, un petit aérodrome au dessus de Gozzlar dont la piste était à peine suffisante pour nous accueillir. Après l’atterrissage, les deux autocars venus de Leipzig, que nous avions réservés, sont venu se ranger près de notre avion. Le conducteur en chef m'a fait part de ses inquiétudes, il voyageait pour la première fois dans le Harz et ne trouvait pas la destination sur la carte. Les cartes allemandes, même de cette époque étaient pourtant très précises...

Même avec une loupe, nous n'avons pas découvert la mention du château du Prince. Nous avons alors décidé de faire confiance aux indications du kappelmeister ; "à 120km au sud de Leipzig"... Nous sommes parti vers le château. Nous roulions prudemment, tous phares allumés, suivis par un gros camion de matériel. La route, peu fréquentée est devenue de plus en plus mauvaise, le ciel s’est assombrit et la neige a commencé à tomber. Nous nous sommes retrouvés dans une région ou les chemins sinueux serpentaient dans des vallées tortueuses et où les pentes de granit noir et les sommets n'étaient pas habités. Le brouillard est tombé, et c'est à la lueur des phares que nous avons vu quelques panneaux nous indiquant la route à suivre... Soudain, il était là devant nous. Le château, adossé à une paroi vertigineuse et infranchissable, fermait la vallée. La neige tombait maintenant abondamment, le spectacle semblait irréel, dantesque, évoquant des collines diaboliques couvertes d’une fine neige poudreuse. Des éclairs trouaient la couche de nuages plombés, des roulements de tonnerre se répercutaient dans la vallée. Brusquement la neige fit place à la pluie, une pluie drue, compacte. La route se transforma en bourbier. Dans les autocars, tout le monde s'est tu, la buée des respirations leur cachait le torrent de boue qui dévalait des sommets. Une voix de baryton clama soudain ; "C'est un prélude symphonique pour l’Ouverture du château de Frankenstein"... Quelques minutes plus tard, la pluie cessa et le chemin apparu sec. Le ciel se dégagea et un pâle soleil d’hiver transparu derrière les montagnes.
Au détour de la route, l’élégant château barrait la vallée, quatre étages de briques roses renforcées de pierres blanches, percées de nombreuses fenêtres aux petits carreaux biseautés où palpitait la lueur de candélabres aux bougies de cire. Le château nous attendait. Sur les marches du large escalier du corps de logis, vingt-quatre valets en perruques blanches, culottes de soie et bas blancs, brandissaient des flambeaux. Un homme de petite taille, vêtu d’un habit bleu à la française, trottinait à notre rencontre, le kappelmeister...Il portait un collier de médailles d’argent. Il nous reçu avec chaleur, puis nous conduit avec fierté dans la grande salle du théâtre, une merveilleuse bonbonnière de bois doré et de velours rouge. La date n’avait pas été choisie au hasard, tous étaient costumés à la mode de la fin du XVIIIème siècle ; "Nous fêtons la commémoration d’un grand jour" nous dit le kappelmeister Böhler qui nous énuméra les invités prestigieux qu’il attendait ce soir. Entre-temps, le travail ne manqua pas. Nos techniciens déchargèrent les groupes électrogènes et générateurs et les installèrent dans une pièce éloignée. Peu après nous avons allumé les projecteurs et éteint les lustres.
La délicate épinette et le somptueux clavecin en marqueterie ont été délicatement repoussés contre le taps de fond de scène. Les techniciens ont hissé au premier plan le lourd piano à queue Steeway que nous trimbalions depuis les U.S.A, et nos pupitres remplacèrent les tablettes à bougeoirs. Sous les yeux émerveillés du kappelmeister Böhler, nos projecteurs détaillaient le plafond peint et un grand écran panoramique a été tendu sur le fond de scène tandis que le matériel de projection cinématographique était installé dans une loge de face. Après la mise au point de l’éclairage, Tom Rowes, l’ingénieur du son se déclara prêt à enregistrer notre répétition.

L’acoustique était merveilleuse, de tous les coins du théâtre on entendait chaque instrument, des micros judicieusement disposés détaillaient les voix des bassons et les cors d’harmonie. Au pupitre, je prévoyais un enregistrement exceptionnel. Nous avions prévu une légère collation, mais c’était un véritable dîner que le kappelmeister nous avait préparé, servi par ses valets en gants blancs et aux visages enfarinés, silencieux comme des automates. Pendant que nous déjeunions, les techniciens terminaient de régler les projecteurs et les hauts parleurs. Le kappelmeister Böhler qui semblait avoir une certaine sympathie pour les vins du Rhin, nous parla alors de la grâce de la petite Duchesse de Württemberg qui relevait de maladie mais avait fait la promesse d’assister à cette commémoration. Les musiciens se sont alors retirés pour revêtir leurs habits noirs de rigueur.
Les premiers invités ont commencé à arriver... Le kappelmeister et moi, allions les accueillir. Ils avaient bravé la tempête et, respectueux du thème imposé pour la commémoration de l’inauguration du 17 avril 1784, ils avaient réussi à retrouver des vêtements et mêmes des véhicules d’époque... Des véritables chars à banc bâchés déversaient des invités aux teints pâles, aux perruques blanches. De grosses berlines de voyage tirées par des chevaux et conduites par des valets en tricornes s’arrêtaient devant le perron. Des personnes de qualité en descendaient puis entraient au château escortées par des valets. Un homme de grande taille portant une pelisse de zibeline, un habit violet et une haute perruque lilas, est alors apparu. Son visage sévère souligné de fard rouge sur la pâleur des joues grimaçait un sourire, il tenait une canne dorée d’une main gantée où scintillait une grande améthyste. L’évêque s’appuyait sur l’épaule d’un jeune prêtre coiffé de la barrette à quatre cornes des docteurs en théologie. Plusieurs carrosses dorés se succédèrent ainsi au bas des marches du château. Du dernier arrivé, sortit une très jeune femme en manteau de chinchilla et robe à panier bleu clair couverte de roses en taffetas, un paillon tournoyait sur sa perruque à la Fontange. Elle souriait à la foule qui l’applaudissait. Après avoir salué la jeune duchesse, le kappelmeister Böhler m’a présenté en termes élogieux. Il m’entraîna ensuite à l’intérieur, me disant ; "Je suis soulagé, tous nos auditeurs serons présents ce soir. La salle est pleine, les loges garnies de visages attentifs"... Il me présenta à la foule, se disant très impatient d’entendre pour la première fois de la musique écrite en Amérique. Il me céda ensuite la parole ; "Mesdames et Messieurs, notre musique américaine, en effet, est très différente de votre classicisme, ce qui risque de vous choquer. Aussi, ais-je choisi ce soir, un auteur, Georges Gershwin, qui pourrait représenter un compromis. Nous commencerons par la Symphonie du Nouveau Monde, interprétée par les quatre-vingt-seize musiciens du Modern Orchestra de New-York, avec, en soliste, Victor Coriani au piano-forte. Nous aurons en suite un opéra du même compositeur, Porgy and Bess, avec des projections lumineuses sous-titrées en langue allemande. Nous reprendrons alors les plus belles mélodies avec la participation exceptionnelle de Goldie Walters et Turano Escario. Ensuite un orchestre de chambre de sept musiciens utilisera des instruments nouveaux pour improviser des thèmes de style New Orléans. Mesdames, Messieurs, je crains vos réactions bien compréhensibles devant un créateur qui enfreint les règles. Pour Gershwin le rythme domine la mélodie. Je vous conseille d’attendre une dizaine de minutes pour vous sentir envahir par le rythme de la vie américaine. Et maintenant, place à la musique"...
Je me suis retourné vers mes musiciens, je sentais dans mon dos l’impatience et parfois l’inquiétude du public. Les premières mesures ont sidéré les admirateurs de Bach, aucun chuchotement, je percevais une résistance glacée. Emporté par la magie de la mélodie et son rythme saccadé, j’avais lancé l’orchestre qui emplissait tout le théâtre de sa sonorité exceptionnelle. Brusquement, après un très court silence inattendu, d’un signe de tête, j'ai libéré Victor et son piano qui a joint la virtuosité à sa sensibilité exceptionnelle. Il tira de son puissant instrument, des accents émouvants. Lorsque je rendis la parole à l’orchestre, de discrets applaudissements vite réprimés m'apprirent que la cause était presque gagnée. Jusqu’au dernier mouvement, penchés en avant sur leur siège, les auditeurs restèrent suspendus au déroulement de l’œuvre. La Symphonie terminée, quelques atroces secondes d’un silence total me parurent durer une heure..., je me suis retourné vers le public aux visages figés. Les esthètes des premiers rangs échangeaient des regards. C'est à ce moment que la jeune duchesse applaudit, debout dans sa loge centrale, déclanchant un tonnerre d’approbation au parterre. Saluant les auditeurs, je me suis adressé au public ; "Et maintenant du même auteur, voici un opéra, Porgy and Bess. Pour vous en faciliter la compréhension, j’ai fait réaliser une version sous-titrée en langue allemande du film d'accompagnement. Notre orchestre a enregistré la partition. Goethe a écrit que les sentiments humains prennent le pas sur le respect des traditions et que tous les êtres vivants éprouvent des sentiments. Gershwin de son coté, dans cette mouvance d'idée, a décrit l’amour de deux esclaves noirs, vendus par des trafiquants arabes à d’odieux négriers. Place à l’image"...
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MessageSujet: Re: La nuit du 17 avril 1984   Mar 27 Jan - 17:48

Les musiciens après avoir éteint leur pupitre ont quitté la salle. Je suis resté assis face au public. La lumière s’est éteinte et la projection a commencé. Les haut-parleurs disséminés dans la salle permettaient d’entendre les moindres inflexions. Les spectateurs criaient de stupéfaction devant ces images de couleurs, qui bougeaient sur la toile. Mais bientôt, dans le vif de l’action, de longues larmes se sont mises à rouler sur quelques joues. Les femmes surtout, témoignaient d’une affectivité intense, elles vivaient les émotions si bien détaillées par les interprètes. Ces visages noirs qui paraissaient si semblables, en gros plan revêtaient une stupéfiante diversité d’expressions, trahissant les moindres pensées. Les mouchoirs firent alors leur apparition et les pleurs des femmes entraînèrent les émotions des hommes et l’on vit le Kappelmeister essuyer ses lorgnons. La fin du film fut saluée par des applaudissements frénétiques. Pendant que je présentais au public Goldie Walters et Turano, les musiciens avaient repris leur siège, et, l’orchestre, en pleine lumière, nous rappela les principaux duos de cet opéra. La soirée s’acheva ensuite avec une exhibition de Jazz. Sept musiciens, une guitare électrique, un saxo ténor et un saxophone alto, un trombone à coulisse, une trompette, un piano électronique et un batteur. Le choc émotionnel fut brutal et mis longtemps à s’atténuer. Après dix minutes, le kappelmeister Böhler me dit à voix basse ; "Cette musique de sauvages à des aspects enrichissants, merci de nous présenter ces musiciens qui nous montrent que la musique est éternelle, quelle que soit la civilisation"... L’intérêt fut très vif pour les improvisations, surtout pour le thème de la trompette repris et modulé par le trombone et les saxos.
Il était temps de se quitter, la jeune duchesse me tendit spontanément le bouton de rose à haute tige qu’elle pressait sur ses lèvres. Son départ, alors que je l’escortais jusqu’au perron, fut le signal de clôture. Une marée humaine disparut dans la nuit. Quelques instants plus tard, une armée de valets a nettoyé toute trace de notre passage. Nos techniciens ont chargé nos bagages et nous avons repris la route de Goslar. Nous avons essuyé une nouvelle tempête de neige dans le col, traversé un brouillard dense, mais nous ne nous sommes pas perdus car, comme par magie, quelques panneaux nous indiquaient la route à prendre. Nous avons atteint l’aérodrome au moment où les premiers rayons de soleil perçaient la brume derrière les montagnes. A peine arrivés à Franckfort, lieu de notre prochain spectacle, sans attendre, j’ai repris l’avion pour Berlin. En retirant ma veste, à l’hôtel, j’ai retrouvé dans ma poche la rose de la Duchesse, une rose curieusement sèche et décolorée, pareille à ces reliques qu’on trouve dans les musées. Le bureau de tourisme de Berlin, en relation directe avec les musées, les universités et divers chercheurs, m'informa dans la journée que le château d’Esterhazy fut inauguré le mardi 17 avril 1784 en présence de nombreuses personnalités et notamment de la jeune duchesse Marie Adélaïde de Würtenberg, âgée de dix-sept ans et qui décéda de phtisie la même année !!! J’ai retrouvé le kappelmeister Böhler sur les indications de la documentaliste de Berlin, il est enterré à Sint-Petersberg... Sur la dalle on lit ; "1723-1798". Le château ne fut plus ouvert après sa mort... Il fut laissé à l'abandon et devint une ruine, d'autant que son accès fut rendu impossible suite à des éboulements....

Personne ne croit à la réalité de cette soirée, les uns pensent que je suis un plaisantin, d’autres que j’ai perdu la raison. La plupart se taisent par politesse. J’ai fini par ne plus en parler, même à mes musiciens qui ont décidé de faire pareil.
Mais, en ce 17avril 2004, après vingt ans, me demandant toujours et encore qui étaient les spectateurs de la commémoration du second centenaire et comment j'ai pu être projeté avec l'orchestre au grand complet dans un repli du temps, je cède à la tentation. .

Copyright : Jean-Christophe.
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